"On
aura toujours
besoin d'un journaliste..."
En 2002, la Dépêche du Midi
ferme son agence de Fumel (Lot-et-Garonne, 8 000 habitants), pour
laisser les correspondants rédiger les articles à la place
d'un journaliste en poste. Il y a six mois, pour faire face à
la chute des ventes, le titre dépêche régulièrement
un professionnel sur zone : Fumel représente maintenant
une page dans l'édition locale, contre deux colonnes il y a quelques
mois. "L'agence, fermée, sert aujourd'hui de local pour
les prises de rendez-vous", indique Jean-Louis Amella, chef
de l'agence de Villeneuve-sur-Lot. De telles décisions stratégiques
pour les journaux de presse quotidienne régionale (PQR) sont
en fait de véritables choix économiques.
Plusieurs correspondants (voire un seul) peuvent-ils remplacer un journaliste ?
Ils sont d’un côté 20 565 correspondants locaux
de presse pour l’année passée, selon le Syndicat
de la presse quotidienne régionale (SPQR). Pour Jacques Le Bohec,
ils sont à peu près 40 000 (1). De l’autre,
ils sont à peu près 5 000 journalistes,
salariés par les titres régionaux.
Rapprocher ces deux données sans comparer leurs évolutions
respectives ne veut pas dire grand-chose. "Il faudrait y ajouter
d’autres facteurs pour obtenir des significations. Le facteur
géographique par exemple", se défend Henri Bouniol,
chargé de mission à la rédaction en chef de la Montagne,
et responsable des correspondants locaux de presse (CLP) du titre.
"Le correspondant est un prestataire de services. On aura toujours
besoin d’un journaliste pour lui soumettre le travail d’un
correspondant, s’enflamme le chargé de mission. On
a toujours exigé la même chose du correspondant. Avant,
on lui demandait d’être la présence du journal dans
la commune, aujourd’hui, on lui demande d’être la
présence de la commune dans le journal."
Maillage.
La majorité des entreprises de presse veut augmenter à
l’heure actuelle le maillage de ses correspondants locaux. "Avant,
nous avions à peu près un correspondant par canton. Aujourd’hui,
notre objectif, c’est de doubler le nombre de correspondants pour
jouer la carte du micro-local", explique Francis Lachat, responsable
des CLP au Courrier Picard. Daniel Muraz, chef d’édition
dans la même entreprise de presse, à Abbeville, tient au
travail des professionnels: "C’est un peu réducteur
de dire qu’un bon maillage de correspondants peut remplacer des
journalistes, affirme-t-il. Cet argument est valable en zone
urbaine, mais pas pour une vaste zone rurale."
D’après son statut, voté en 1993, le CLP doit uniquement
faire remonter à la rédaction des informations brutes.
Mais il en va différemment dans la pratique… Il n’est
pas rare de voir des correspondants rédiger et signer leurs articles.
Nombre d'entre eux voient d’ailleurs en la signature une
importante marque de reconnaissance, qui permet d’habitude de
repérer les articles rédigés par des journalistes.
Certains titres leur interdisent même cette pratique. C’est
le cas aux Dernières Nouvelles d’Alsace,
comme l’explique Alain Howiller, rédacteur en chef :
"Les correspondants ne signent pas, parce que leur produit
est relu et encadré par un secrétaire de rédaction
avant validation".
"Faux correspondants". Des journalistes qui
ne signent pas leur article aux correspondants qui le paraphent, il
peut s’avérer compliqué en lisant un journal de
faire une distinction entre les deux. Obtenir une moyenne chiffrée,
illustrant la part de la production effectuée par les correspondants
un jour donné, n'est pas chose aisée. Francis Lachat :
"En moyenne, les correspondants nous fournissent 1 700
articles mensuellement, sans compter les brèves. Ce chiffre est
à rapprocher du nombre d'articles publiés chaque mois:
environ 5 000. Mais il s’agit d’une extrapolation".
Faire travailler les journalistes ou utiliser un gros réseau
de correspondants, c’est donc la question à laquelle tous
les rédacteurs en chef ont à répondre… sachant
"qu’engager" un correspondant coûte de toute façon
moins cher qu’embaucher un journaliste professionnel.
Au Syndicat national des journalistes (SNJ), on tient à faire
une distinction. "Il y a d’un côté le correspondant
typique, qui exerce déjà une profession et, à la
marge, des "faux’’ correspondants, qui en tirent leurs
seules ressources, dénonce François Boissarie, premier
secrétaire du syndicat au niveau national. Cette catégorie
est apparue depuis une petite dizaine d’années, et a tendance
à se cacher. Bien sûr, cela ne coûte rien au journal
qui invoque la carte de la proximité. Mais ce qui nous sauve,
c’est qu’on s’aperçoit que ça ne change
rien : les ventes ne s’en portent pas mieux."
Correspondants-journalistes. Dès lors, que faire ?
Sans doute réformer les statuts de 1993, pour éviter les
abus communs de certains correspondants et de leur "employeur".
Certains titres disent redonner au correspondant son rôle initial.
Ce dernier est alors payé selon un système d’alerte
(la prime étant illégale), phénomène que
le SNJ ne juge pas assez développé. "L'alerte
est apparue il y a une petite dizaine d'années, mais elle est
loin de se généraliser", confie François
Boissarie.
Ce n'est pourtant pas l'avis de tous : "J’attends
des correspondants qu’ils soient des chasseurs. Ils sont des soldats
sur une ligne de front et on leur parachute parfois des journalistes
en renfort", résume Philippe Méron, chef du
service correspondants à la Provence. Son journal est
prêt à débourser "près de 150 euros"
pour les alertes les plus importantes.
Même son de cloche du côté des Dernières Nouvelles d’Alsace :
"Nous tendons de plus en plus vers un correspondant d’alerte,
d’information, de réaction", confie Alain Howiller.
Alors, vœu pieu ou réalité de terrain ?
Retour en force du statut de journaliste ou couronnement d’un
correspondant-journaliste ? Les ambiguïtés perdurent.
"Pas forcément au détriment des journalistes.
Les postes supprimés dans les agences ont été redéployés
ailleurs", conclut Jean-Louis Amella.
Maxime Cogny
(1) : Jacques Le Bohec, auteur de "Les mythes professionnels
des journalistes", L’Harmattan, 2000.