Comment (in)former le correspondant
Un
correspondant n’a pas à recevoir de formation, car il n’est
pas journaliste. Mais il utilise les mêmes techniques, et se retrouve
confronté aux mêmes problématiques, au quotidien.
Aucune compétence n’est requise, et surtout, aucun lien
de subordination ne peut être établi.
Pourtant, les patrons de la PQR s’accordent à dire qu’il
existe plusieurs types de correspondants locaux de presse (CLP). Le
plus couru possède une sorte de sens inné de la recherche
d’infos, et n’a pas besoin d’explications. Mais cette
espèce est rare. Les autres doivent apprendre, et le plus vite
possible. À titre d'exemple, au Télégramme,
malgré cette hétérogénéité
des profils, 98 % environ des articles envoyés par les correspondants
finissent par être publiés.
Philippe
Girard, chef d’agence à Sélestat du quotidien les
Dernières Nouvelles d’Alsace, est catégorique :
"À partir du moment où l’on décide
de former [les CLP], le journal les prend en charge".
Ce qui constitue de fait un lien de subordination, contraire au statut
de correspondant défini en 1993. En revanche, il lui paraît
impossible d’éviter les conseils et autres recommandations,
souvent demandés par les CLP eux-mêmes. Pour Thierry Charpentier,
adjoint d’un chef de rédaction du Télégramme,
"il est bien naturel que les correspondants acceptent les conseils
de journalistes, qui connaissent leur métier".
Rapports humains. En général, les quotidiens
insistent sur l’aspect humain de leur rapport avec les correspondants.
"Il m’arrive de partir en réunion avec quatre
ou cinq correspondants. J'emporte une glacière; je leur montre
comment on fait un titre. Ça se termine par un bon apéro,
tout le monde est content", raconte Philippe Méron,
chef du service correspondants de la Provence.
Du conseil à la formation organisée, il n’y a qu’un
pas, allègrement franchi par certains quotidiens. À Ouest-France,
le terme de "compagnonnage" est de rigueur. Formule
de management pour désigner les réunions d’information,
ou les "ateliers" sur le traitement des faits divers,
des comptes-rendus de conseils municipaux, auxquels sont régulièrement
conviés (et non convoqués) les correspondants. Façon
d'enseigner des techniques journalistiques, pour tenter de résoudre
des problèmes… de journalistes.
Or la mise en forme, la rédaction même de l’information,
ne font pas partie des fonctions originelles du CLP. Son rôle
est de fournir l’information. "Il est clair que l’on
ne peut pas demander à un correspondant d’avoir du recul
sur l’information qu’il transmet", explique Bernard Sparfel,
secrétaire général de la rédaction du Télégramme.
Hypocrisie. Certains penseront qu’une telle forme
de compagnonnage est dans l’intérêt de tous, à
la fois celui du journal et du correspondant lui-même. Gain de
temps, d’efficacité, de qualité, etc. De plus, rien
n’oblige les correspondants à assister aux réunions
d’information, ils sont complètement libres, en théorie.
Ce genre de pratique est en réalité symptomatique de l’hypocrisie
du statut de CLP. "Au final, même si le papier est relu
et corrigé par un secrétaire de rédaction, explique
un correspondant anonyme de Sud-Ouest,[…] on pousse, de façon
plus ou moins implicite, les correspondants à mettre en forme
leurs infos, par le biais d’un compliment du rédac’chef,
une confiance renforcée, voire une petite prime… Les correspondants
savent bien que le journal peut envoyer quelqu’un sur leur territoire,
pour les pousser dehors, petit à petit…"
Pour lui il s’agit carrément de "je-m’en-foutisme",
qui nuit à la qualité du journal. Le
correspondant se transforme, au mieux, en journaliste d’ultra
proximité ; au pire, il devient un prétexte pour
remplir des pages d’une qualité informative médiocre.
Julie Reux