Big
Brother chez les correspondants
"Avant,
tout était un peu anarchique. Les correspondants écrivaient
un peu tout et n’importe quoi", indique
Jacques Fernandez, le chef du service des correspondants (SDC) des Journaux
du Midi. Voilà dix ans qu'un SDC a été
créé dans ce groupe qui rassemble Midi-Libre,
L’Indépendant et Centre-Presse. Pour
Jacques Fernandez, c’était devenu une “nécessité”:
“Maintenant, les lecteurs ont plus d’exigence. Le service
que je dirige permet de donner aux correspondants les moyens de bien
effectuer leur activité, car ils produisent 70 % de ce qui paraît.”
Et si depuis quelques années, des SDC sont crées
dans les journaux de presse quotidienne régionale, c’est
d’abord parce qu’une logique économique a été
rapidement admise: plus il y a de correspondants locaux de presse (CLP)
dans une zone, plus les ventes y sont fortes. D’où la nécessité
d’un service capable de gérer un réseau et d’assurer
un maillage précis de la totalité du territoire.
Trois
couleurs. Par ailleurs, les journaux
sont de plus en plus enclins à surveiller l’activité
de leurs correspondants. Chaque groupe possède désormais
un système informatique chargé de centraliser toutes les
informations concernant ses CLP. La palme de la précision revient
au Télégramme de Brest. Le logiciel, crée
par ce journal il y a deux ans, intègre tous les jours les nouveaux
papiers et génère ensuite une carte de la région.
Trois couleurs y figurent. "Si une commune est en vert, c’est
qu’elle correspond à la fréquence de parution que
nous avons fixée à l’avance" explique
Bernard Sparfel, le secrétaire général de la rédaction.
"Par contre, quand c’est rouge, on passe un coup de fil
aux correspondants ou à la locale qui est en contact avec eux."
Véritable outil de pilotage rédactionnel, ce système
informatique a permis de "muscler des zones peu couvertes".
À la Dépêche du Midi, il s’agit d’un
contrat de lecture. Et s’il n’est pas respecté, "on
tire le signal d’alarme", affirme-t-on au journal. À
Midi-Libre, on préfère le système de division.
Pour les communes de division 1, un papier par jour est exigé;
pour celles de deuxième division, il faut au minimum deux papiers
par semaine.
"On les attrape pas avec du pognon." Malgré
ce pouvoir de contrôle, les SDC n’ont pas la possibilité
de donner des ordres aux correspondants en raison de leur statut de
travailleur indépendant. Alors, "à ce poste,
on fait beaucoup de relationnel", explique un responsable.
Il indique : "C’est prétentieux de dire ça,
mais après des réunions auxquelles j’assiste, on
voit que les correspondants envoient plus de papiers. Ça les
flatte qu’on puisse leur accorder de l’importance. On les
attrape pas avec du pognon mais en les valorisant, les considérant.
Pour gagner du fric, il vaut mieux qu’ils aillent travailler chez
Mac Do. Moi, mon but, c’est de resserrer les liens.
Ils peuvent m’appeler par mon prénom et je leur laisse
toujours mon numéro de téléphone."
Les réunions organisées par les SDC permettent aussi de
régler les problèmes qui se posent, qu’ils soient
matériels ou relationnels, avec la règle du "cas
par cas".
Pénurie de correspondants. Cas par cas aussi,
en ce qui concerne l’appartenance des correspondants au conseil
municipal. Car les SDC, en collaboration avec les chef d’agences,
ont un pouvoir décisionnel dans le recrutement. Pour Henri
Bouniol, chef du SDC à La Montagne, il ne faut pas que
le correspondant "appartienne à un clan".
"Pour les petites communes, explique-t-il, on sera
indulgent et on pourra accepter qu’il fasse partie des conseillers."
Même réaction pour Jean-Paul Rouquier, de la Dépêche
du Midi, qui avoue avoir un correspondant "à la
fois conseiller général et maire d’une petite commune. C’est
même lui qui fait le compte rendu du conseil municipal".
Il faut dire que les journaux font face à une pénurie
de CLP et doivent parfois les choisir par défaut.
"Aucune règle n'est intangible." Par
ailleurs, depuis quelques années, les profils évoluent.
Le temps où les correspondants étaient principalement
des instituteurs ou des secrétaires de mairies semble désormais
révolu. "Maintenant, il s’agit surtout de jeunes
retraités" indique Henri Bouniol, de la Montagne.
La courbe de vie augmente et à 55-60 ans, certaines personnes
ont toujours envie de garder un lien social."
Dans les villes, la situation est quelque peu différente. "Là,
nous avons des personnes dont les compétences se rapprochent
des journalistes professionnels", explique Jacques Fernandez
de Midi-Libre. "À Latte, il y a 20 000
habitants. Mais comme c’est une commune qui est située
près de Montpellier, nous n’avons pas d’agence, seulement
des correspondants." Les journaux, dans un souci économique,
ont de plus en plus recours à ces pratiques. Dans les agences
ne comptant qu’un seul poste, le journaliste, lors de ses jours
de congés, est parfois remplacé par un correspondant.
Une pratique théoriquement interdite. Qu’à cela
ne tienne, comme le résume un journaliste contacté :
"La grande règle de notre profession, c’est qu’aucune
n’est intangible."
Renaud
Biondi-Maugey