N°15 - 29 novembre 2002



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dossier > Presse française, on se concentre !

Les grands patrons
jouent aux chaises musicales

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> Le Monde, du quotidien au groupe

> Lagardère, un appétit d'ogre

> Hersant, l'empire renaît de ses cendres


> La carte de répartition de la PQR par groupe de presse


> Les propriétaires des grands titres de la presse nationale

>Les groupes de presse français et leurs titres nationaux

> 50 ans de concentré de presse

Ventes, rachats, participations… Les grands groupes de presse français jouent aux chaises musicales sur l’hexagone. Le but du jeu, devenir premier dans les supports les plus riches en publicité. Les magazines sont les plus prisés, ainsi que les gratuits, pour prendre le contrôle de la sphère médiatique. Depuis quelques années, le paysage de la presse française subit les lubies ou les manœuvres douteuses de quelques grands groupes. Au risque de mettre en péril l’indépendance éditoriale des publications et leurs diversités.

La cour des récré-actions

"Je vends!", lâche Jean-Marie Messier, les chaussettes trouées. Sa petite entreprise Vivendi Universal a des difficultés financières. Au pied du mur, Jean-René Fourtou, son successeur, poursuit et cède la majorité du pôle média de Vivendi Universal, déficitaire.
"Moi je prends!", se précipite Yves de Chaisemartin, président du directoire de la Socpresse, fier de poursuivre l’œuvre de feu Hersant, le "papivore".
"Et puis moi alors! M’en fous, j’vous aurai au tournant...", grommelle Amaury. Débarrassé du Futuroscope, il a désormais les mains libres et peut envisager de s’étendre.
"Je veux augmenter la taille de mon groupe!", s’impatiente dans son coin le chef du Monde, Jean-Marie Colombani. De son côté, Lagardère —et sa filiale média Hachette Filipacchi— attendent leur heure, peinards.

Dassault apporte ses billes

Le grand gagnant de ce jeu fort amusant est la Socpresse. Après avoir réglé tous les problèmes de succession engendrés par la mort de Robert Hersant en 1996, elle se réveille et attaque, six ans plus tard. Fin septembre 2002, le groupe possède désormais plus de 50% de la holding La Voix du Nord Investissement. Elle achète le pôle presse grand public de Vivendi fin août: en tout 16 magazines dont L’Express, L’Expansion, L’Etudiant, Transfac (presse gratuite et marketing) La Vie financière, Lire, Maison Française, ainsi que la Comareg, (groupe de presse de gratuits, coleader sur le marché français).

Dassault est venu apporter de nouvelles billes dans le jeu. Il est devenu actionnaire à 30% de la Socpresse. C’est grâce à son argent que le groupe a pu se payer sa friandise. Dassault investit ici en prévision d’un désengagement de la famille Hersant.
L’histoire des deux familles est bien connue. Robert Hersant était proche de Giscard D’Estaing dans les années 70. C’est alors qu’il acquiert Le Figaro et France-Soir. Serge Dassault, quant à lui, n’a jamais caché ses sympathies politiques envers la droite; il était député RPR-UMP de l’Essonne jusqu’en juin dernier. Le rachat de l’Express pose des questions. Son contenu éditorial ira-t-il vers un positionnement plus à droite? Le magazine pourra-t-il critiquer le commerce des armes? Sachant que la Socpresse contrôle 16 % du marché total de la publicité en presse magazine, sera-t-il plus complaisant à l’égard de ses annonceurs? La direction des ressources humaine n’a voulu faire aucun commentaire à propos du rachat par la Socpresse, encore moins s’agissant des éventuels départs de journalistes faisant valoir la clause de conscience.

Indépendance et pluralisme?

Hachette Filipacchi média, numéro un mondial de la presse magazine est assis sur des bases solides. En 2001, la filiale de Lagardère achète 42% de Marie-Claire. Elle veille sur sa PQR (La Provence et Nice-Matin) et engrange les effets positifs de la synergie entre Nice-Matin et Var-Matin. Ces deux quotidiens ont gardé leur titre distinct ainsi que des pages locales différentes, mais les pages d’information nationale et internationale sont désormais communes. Malaise éditorial également en radio, à Europe 1 —toujours Hachette— après une petite note du rédacteur en chef demandant aux journalistes de passer rapidement sur la faible participation des militants de l’UMP à l’élection de leur président. "Insister sur l’ambiance chaleureuse de ce congrès" était le mot d’ordre.

Le groupe Le Monde, quant à lui, s’infiltre par des petites portes. Sa volonté n’en est pas moins de former un puissant groupe de presse. Il échange des actions avec le groupe Nouvel Observateur et en devient actionnaire à hauteur de 6%. Au cours des dernières années, il a pris le contrôle du groupe Midi Libre, de Courrier International et des Cahiers du Cinéma.
Début septembre, il entre à 30% dans le capital des Publications de la Vie Catholique (Télérama, Notre Histoire, etc.). Actionnariat qui réjouit plutôt Jean-Claude Petit, directeur de publication de La Vie: "C’est une chance d’accueillir parmi ses actionnaires un groupe de presse. De nos jours, ce n’est pas évident."

Le grand perdant, c’est VU. Le trust Vivendi est très endetté. Sa solution: recentrer ses activités, ce qui passe par l’élimination de la presse, entre autres. En août 2001, il cède sa presse professionnelle et de santé aux Britanniques de Cinven. Les groupes Moniteur, Test, France Agricole, Usine Nouvelle, Builder, Barbour Index, Exposium et les publications Le Quotidien du médecin, Vidal, Masson, Staywell, Doyma, etc. passent dans les mains du fonds d’investissement (1). Dernier épisode pour le géant : Vivendi se décharge de son dernier lot de presse en août dernier. Vivendi média n’est plus.

La vague de concentrations ne fait que commencer, le jeu des chaises musicales va continuer. Qui sera le prochain à ne plus pouvoir s’asseoir? Pour ceux qui restent en lice, les inquiétudes grandissent quant à leur indépendance, au maintien de leur identité et à la qualité de l'information qu'ils diffusent. Et si la bataille idéologique n'est pas désuète, les enjeux sont toutefois de plus en plus financiers.


Mathilde Duchatelle
et Sébastien Darsy

(1) Cinven est spécialisé dans les importantes transactions européennes de rachat d’entreprises. Il garde généralement les actifs pendant 4 à 5 ans en attendant l’opportunité d’une vente fructueuse.

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