N°16 - 07 février 2003

Sommaire

> Les médias roulent-ils
pour le gouvernement ?

A quoi CSA sert ?

> TV et politique :
les envahisseurs
du petit écran

PAF : politique audiovisuelle française

> "Le culte de la proximité" Interview de Christiane Restier, politologue

> Honni soit
qui connivence

Media training : quand les journalistes forment les hommes politiques

> Le point de vue
de la presse étrangère


Dossier
Médias et politique : je t'aime moi non plus

Les médias roulent-ils

pour le gouvernement ?


Mai 2002 : le député socialiste Julien Dray, encore sous le choc du 1er tour des élections présidentielles, rebaptise la première chaîne "TF-Haine", l'accusant ainsi d'avoir fait le jeu de l'extrême-droite durant la campagne électorale. Quelques mois plus tard, certains médias sont taxés d'allégeance à l'égard du gouvernement. Retour sur ces liaisons présumées dangereuses
.



Chapitre I : Europe 1, "radio chérie de l'UMP"?


Dans son édition du 27 novembre 2002, Le Canard Enchaîné accuse la radio de la rue François 1er d'être au service de l'UMP. Le journal satirique reproduit une note de la rédaction en chef au sujet du congrès de l'UMP, qui invite les journalistes de la radio à "ne pas s'attarder sur le vote ni sur la participation" et à "insister sur l'ambiance chaleureuse de ce congrès". Il est vrai que pour Alain Juppé, élu avec 79,42 % des suffrages, mais 70 % d'abstention, l'ambiance a dû être particulièrement chaleureuse ! Le soir même, 50 des 110 journalistes d'Europe 1, convoqués en assemblée générale par le directeur de la station, Jérôme Bellay, répliquent que "NON, ils ne sont pas au service de l'UMP", "NON, ils n'ont jamais reçu de consignes politiques de leur hiérarchie sur le contenu de leurs papiers". Mais qui en avait douté ? Sûrement pas France Inter dont le PDG Jean-Marie Cavada aurait incité en septembre certains journalistes à être moins critiques vis-à-vis du gouvernement ; selon Libération, la Société des journalistes de la radio a dénoncé “ des pressions exercées sur les journalistes de la rédaction de la part du Premier ministre et de son directeur de cabinet, via le PDG, Jean-Marie Cavada.(…) Ces pressions auraient eu pour effet d’influencer le thème d’une chronique qui touchait à la politique, de provoquer le retrait d’un présentateur de l’antenne, et d’inciter à ce que l’on entende le Premier ministre dans toutes les tranches d’information du matin ”.

 

A quoi CSA sert ?

Le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel, créé en 1989, garantit l'exercice de la liberté de communication audiovisuelle. Il est composé d'un collège de neuf membres (3 sont désignés par le Président de la République, 3 par le président du Sénat et 3 par le président de l'Assemblée Nationale) élus pour six ans et renouvelés par tiers tous les deux ans.
Parmi ses attributions le CSA se doit de veiller "au respect du pluralisme politique sur les antennes", selon la règle dite du principe de référence qui répartit équitablement le temps de parole entre le gouvernement, la majorité et l'opposition parlementaires (un tiers pour chaque). Le Conseil a un pouvoir de sanction administrative qu'il utilise peu, préférant émettre "recommandations" et "remarques".
Le 24 janvier, deux nouveaux conseillers, Agnès Vincent et Christian Dutoit, ont été nommés en remplacement d'Hélène Fatou et de Pierre Wiehn. Christian Dutoit choisi par Jean-Louis Debré est directeur général de la société de production Expand. Désignée par le président de la République, Agnès Vincent est productrice indépendante et journaliste ; elle a récemment co-réalisé un portrait de Bernadette Chirac diffusé à deux reprises sur France 3.
En vertu d'un décret adopté fin novembre, ces deux nouveaux membres profiteront de l'augmentation de 70 % des émoluments des conseillers et du président du CSA.

H.L. et P.F.

Chapitre II : Sarkozy, "130 minutes pour convaincre"


Le 9 décembre, pour son troisième numéro, l'émission d'information "100 minutes pour convaincre", diffusée sur France 2, reçoit le ministre de l'intérieur, de la sécurité intérieure et des libertés locales, Nicolas Sarkozy. Spécialement pour l'occasion, l'émission adopte un nouveau format : le ministre dispose de 30 minutes supplémentaires pour convaincre son auditoire des bienfaits de son action. Grâce à lui, la France est à nouveau "tranquille", comme ne manquent pas de le souligner durant quelques minutes les écrans géants situés derrière le ministre : on y voit un petit village, qui ressemble étrangement à celui qui figurait sur les affiches de la campagne de François Mitterrand en 1981, intitulée "La force tranquille".


Chapitre III : France 2, télévision de révérence ?

Mi-décembre, François Hollande est le premier à lancer les hostilités contre la chaîne publique : dans une lettre adressée au CSA, le premier secrétaire du parti socialiste dénonce le "déséquilibre croissant dans les temps d'antenne des JT du 20 heures", et en particulier "la présence du ministre de l'intérieur dans de nombreux sujets et reportages, au point d'apparaître certains soirs plusieurs fois dans les mêmes journaux". Le CSA constate en effet le déséquilibre des temps de parole entre le 1er septembre et le 30 novembre 2002 non seulement sur France 2 ( 90 minutes à la majorité et au gouvernement contre 37 à l'opposition), mais aussi sur TF1 (47 minutes à la majorité et au gouvernement contre 16 minutes à l'opposition).
Le 19 décembre, "Envoyé spécial" consacre un reportage à la femme du ministre de l'intérieur, Cécilia Sarkozy. Le député socialiste Didier Mathus qualifie le sujet de "publireportage" avec des images "au caractère incroyablement complaisant" auprès du CSA; il invite l'autorité de régulation à remédier à la "dérive" de France 2 car "indiscutablement, avec la droite au pouvoir, il y a des réseaux qui se mettent en place, qui favorisent l'intégration par les chaînes d'une communication du gouvernement expressément pensée pour la télévision".
Face à ce feu roulant de critiques, la rédaction de France 2 semble divisée. D'un côté, Gérard Grizbec, président de la Société des journalistes de la chaîne, reconnaît qu'"il y a un vrai malaise dans la rédaction de France 2 et ça fait plusieurs fois que les gens gueulent en conférence de rédaction : dans nos JT, on ne voit plus que Sarkozy" ; de l'autre, le médiateur de France 2 Jean-Claude Allanic explique que "la télévision n'est jamais quelque chose de très critique, surtout quand les gens dont on parle sont au pouvoir. Mais j'ai trouvé intéressant de voir ainsi que cette femme existait et qu'elle était omniprésente." Et Olivier Mazerolle, directeur général délégué chargé de l’information, de plaider sur le terrain de la déontologie : “ Ce serait tromper les Français que de ne pas montrer le rôle des épouses auprès de leurs maris, surtout quand ils ont une activité publique ”.

Le malaise que révèlent ces critiques envers les médias semble bien réel ; et même si le temps de l’ORTF et de la censure gouvernementale est révolu, médias et politique restent étroitement liés, parfois trop. Quoi de plus normal que de parler des actions du gouvernement en place ? On ne peut quand même pas systématiquement soupçonner les médias de collusion dès qu’ils invitent tel ministre ou diffusent un reportage sur la politique gouvernementale. Mais les liaisons entre médias et politique deviennent très dangereuses dès lors que l’on passe de l’information à la communication. Les médias deviennent alors involontairement ou non des instruments au service d’un gouvernement, d’une tendance politique, voire d’un seul homme. Indépendance, pluralisme, distance seraient-ils devenus des vains mots depuis que Jean-Pierre Raffarin est à Matignon ? Force est de constater que le gouvernement semble avoir compris l’importance d’occuper le terrain médiatique, d’entrer par la lucarne ou par les ondes dans les foyers de la “ France d’en bas ”. Il n’est ni le premier ni le dernier. En parfait connaisseur des rouages médiatiques, il fait l’information en livrant des sujets tout prêts à des journalistes peut-être trop paresseux pour la chercher ailleurs.

Hélène Labriet et Pierre Firtion

Fermer la fenêtre
© L'actu des médias 2002