Dossier
Médias
et politique : je t'aime moi non plus
Les médias roulent-ils
pour le gouvernement ? 
Mai 2002 : le député socialiste Julien Dray, encore sous
le choc du 1er tour des élections présidentielles, rebaptise
la première chaîne "TF-Haine", l'accusant ainsi
d'avoir fait le jeu de l'extrême-droite durant la campagne électorale.
Quelques mois plus tard, certains médias sont taxés d'allégeance
à l'égard du gouvernement. Retour sur ces liaisons présumées
dangereuses.
Chapitre
I : Europe 1, "radio chérie de l'UMP"?
Dans
son édition du 27 novembre 2002, Le Canard Enchaîné
accuse la radio de la rue François 1er d'être au service
de l'UMP. Le journal satirique reproduit une note de la rédaction
en chef au sujet du congrès de l'UMP, qui invite les journalistes
de la radio à "ne pas s'attarder sur le vote ni sur la
participation" et à "insister sur l'ambiance chaleureuse
de ce congrès". Il est vrai que pour Alain Juppé,
élu avec 79,42 % des suffrages, mais 70 % d'abstention, l'ambiance
a dû être particulièrement chaleureuse ! Le soir même,
50 des 110 journalistes d'Europe 1, convoqués en assemblée
générale par le directeur de la station, Jérôme
Bellay, répliquent que "NON, ils ne sont pas au service
de l'UMP", "NON, ils n'ont jamais reçu de consignes
politiques de leur hiérarchie sur le contenu de leurs papiers".
Mais qui en avait douté ? Sûrement pas France Inter dont
le PDG Jean-Marie Cavada aurait incité en septembre certains journalistes
à être moins critiques vis-à-vis du gouvernement ;
selon Libération, la Société des journalistes
de la radio a dénoncé des pressions exercées
sur les journalistes de la rédaction de la part du Premier ministre
et de son directeur de cabinet, via le PDG, Jean-Marie Cavada.(
)
Ces pressions auraient eu pour effet dinfluencer le thème
dune chronique qui touchait à la politique, de provoquer
le retrait dun présentateur de lantenne, et dinciter
à ce que lon entende le Premier ministre dans toutes les
tranches dinformation du matin .
A
quoi CSA sert ?
Le
Conseil Supérieur de l'Audiovisuel, créé
en 1989, garantit l'exercice de la liberté de communication
audiovisuelle. Il est composé d'un collège de neuf
membres (3 sont désignés par le Président
de la République, 3 par le président du Sénat
et 3 par le président de l'Assemblée Nationale)
élus pour six ans et renouvelés par tiers tous les
deux ans.
Parmi ses attributions le CSA se doit de veiller "au respect
du pluralisme politique sur les antennes", selon la règle
dite du principe de référence qui répartit
équitablement le temps de parole entre le gouvernement,
la majorité et l'opposition parlementaires (un tiers pour
chaque). Le Conseil a un pouvoir de sanction administrative qu'il
utilise peu, préférant émettre "recommandations"
et "remarques".
Le 24 janvier, deux nouveaux conseillers, Agnès Vincent
et Christian Dutoit, ont été nommés en remplacement
d'Hélène Fatou et de Pierre Wiehn. Christian Dutoit
choisi par Jean-Louis Debré est directeur général
de la société de production Expand. Désignée
par le président de la République, Agnès
Vincent est productrice indépendante et journaliste ; elle
a récemment co-réalisé un portrait de Bernadette
Chirac diffusé à deux reprises sur France 3.
En vertu d'un décret adopté fin novembre, ces deux
nouveaux membres profiteront de l'augmentation de 70 % des émoluments
des conseillers et du président du CSA.
H.L.
et P.F.
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Chapitre
II : Sarkozy, "130 minutes pour convaincre"
Le 9 décembre, pour son troisième numéro, l'émission
d'information "100 minutes pour convaincre", diffusée
sur France 2, reçoit le ministre de l'intérieur, de la sécurité
intérieure et des libertés locales, Nicolas Sarkozy. Spécialement
pour l'occasion, l'émission adopte un nouveau format : le ministre
dispose de 30 minutes supplémentaires pour convaincre son auditoire
des bienfaits de son action. Grâce à lui, la France est à
nouveau "tranquille", comme ne manquent pas de le souligner
durant quelques minutes les écrans géants situés
derrière le ministre : on y voit un petit village, qui ressemble
étrangement à celui qui figurait sur les affiches de la
campagne de François Mitterrand en 1981, intitulée "La
force tranquille".
Chapitre
III : France 2, télévision de révérence ?
Mi-décembre,
François Hollande est le premier à lancer les hostilités
contre la chaîne publique : dans une lettre adressée au CSA,
le premier secrétaire du parti socialiste dénonce le "déséquilibre
croissant dans les temps d'antenne des JT du 20 heures", et en
particulier "la présence du ministre de l'intérieur
dans de nombreux sujets et reportages, au point d'apparaître certains
soirs plusieurs fois dans les mêmes journaux". Le CSA constate
en effet le déséquilibre des temps de parole entre le 1er
septembre et le 30 novembre 2002 non seulement sur France 2 ( 90
minutes à la majorité et au gouvernement contre 37 à
l'opposition), mais aussi sur TF1 (47 minutes à la majorité
et au gouvernement contre 16 minutes à l'opposition).
Le 19 décembre, "Envoyé spécial" consacre
un reportage à la femme du ministre de l'intérieur, Cécilia
Sarkozy. Le député socialiste Didier Mathus qualifie le
sujet de "publireportage" avec des images "au
caractère incroyablement complaisant" auprès du
CSA; il invite l'autorité de régulation à remédier
à la "dérive" de France 2 car "indiscutablement,
avec la droite au pouvoir, il y a des réseaux qui se mettent en
place, qui favorisent l'intégration par les chaînes d'une
communication du gouvernement expressément pensée pour la
télévision".
Face à ce feu roulant de critiques, la rédaction de France
2 semble divisée. D'un côté, Gérard Grizbec,
président de la Société des journalistes de la chaîne,
reconnaît qu'"il y a un vrai malaise dans la rédaction
de France 2 et ça fait plusieurs fois que les gens gueulent en
conférence de rédaction : dans nos JT, on ne voit plus que
Sarkozy" ; de l'autre, le médiateur de France 2 Jean-Claude
Allanic explique que "la télévision n'est jamais
quelque chose de très critique, surtout quand les gens dont on
parle sont au pouvoir. Mais j'ai trouvé intéressant de voir
ainsi que cette femme existait et qu'elle était omniprésente."
Et Olivier Mazerolle, directeur général délégué
chargé de linformation, de plaider sur le terrain de la déontologie :
Ce serait tromper les Français que de ne pas montrer
le rôle des épouses auprès de leurs maris, surtout
quand ils ont une activité publique .
Le malaise que révèlent
ces critiques envers les médias semble bien réel ;
et même si le temps de lORTF et de la censure gouvernementale
est révolu, médias et politique restent étroitement
liés, parfois trop. Quoi de plus normal que de parler des actions
du gouvernement en place ? On ne peut quand même pas systématiquement
soupçonner les médias de collusion dès quils
invitent tel ministre ou diffusent un reportage sur la politique gouvernementale.
Mais les liaisons entre médias et politique deviennent très
dangereuses dès lors que lon passe de linformation
à la communication. Les médias deviennent alors involontairement
ou non des instruments au service dun gouvernement, dune tendance
politique, voire dun seul homme. Indépendance, pluralisme,
distance seraient-ils devenus des vains mots depuis que Jean-Pierre Raffarin
est à Matignon ? Force est de constater que le gouvernement
semble avoir compris limportance doccuper le terrain médiatique,
dentrer par la lucarne ou par les ondes dans les foyers de la France
den bas . Il nest ni le premier ni le dernier.
En parfait connaisseur des rouages médiatiques, il fait linformation
en livrant des sujets tout prêts à des journalistes peut-être
trop paresseux pour la chercher ailleurs.
Hélène
Labriet et Pierre
Firtion
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