N°16 - 07 février 2003

Sommaire

> Les médias roulent-ils
pour le gouvernement ?

A quoi CSA sert ?

> TV et politique :
les envahisseurs
du petit écran

PAF : politique audiovisuelle française

> "Le culte de la proximité" Interview de Christiane Restier, politologue

> Honni soit
qui connivence

Media training : quand les journalistes forment les hommes politiques

> Le point de vue
de la presse étrangère


 

Dossier

Médias et politique : je t'aime moi non plus

Le point de vue de la presse étrangère


Trois journalistes, Vibeke Knoop Racheline, correspondante du quotidien norvégien Dagbladet, Paul Webster, journaliste pour les quotidiens britanniques The Guardian et The Observer et Massimo Nava, chef du bureau parisien des correspondants du quotidien italien Corriere della Sera, parlent de leurs homologues français et de leurs relations avec les hommes politiques, et émettent des critiques, parfois acerbes, sur leur comportement.

Peut-on parler de connivence ?

"Il me semble qu’il y a une grande connivence entre les hommes politiques et les médias en France". Vibeke Knoop Racheline n’y va pas avec le dos de la cuillère pour évoquer les rapports entre médias et politique dans le pays des droits de l’homme. La journaliste norvégienne souligne qu’"à l’heure actuelle, il y a une grande facilité pour les médias français de suivre ce que souhaite le gouvernement". Et de préciser : "Quand M. Sarkozy promulgue sa loi sur la sécurité, on voit plein de reportages sur la sécurité aussi bien dans l’audiovisuel que dans les journaux. Mais j’ai trouvé ça encore plus frappant lors de la campagne électorale".

 


Vibeke Knoop Racheline, Dagbladet : "Il me semble qu'il y a une grande connivence..."


Paul Webster, The Guardian et The Observer : "Je suis un peu le bouffon du roi..."

Massimo Nava, Corriere della Sera : "Connivence est un mot un peu trop fort..."

Cette connivence serait due, selon elle, à un "problème d’autocensure" car "les journalistes français veulent avoir de bonnes relations avec les hommes qui gouvernent". Pour Paul Webster, "c’est peut-être plus une question de culture et de paresse que de connivence". En clair, le reporter britannique constate l’absence d’un journalisme d’investigation dans notre pays. Il évoque les nombreux scandales, révélés tardivement par la presse, qui rythmèrent l’actualité politique : "Il est difficile de croire que les grands journalistes n’avaient pas entendu des rumeurs sur ces sujets. Pourquoi les médias n’ont-ils pas tout de suite convoqué une équipe de journalistes pour enquêter d’une façon active ?" Cependant, Paul Webster semble bien déceler une certaine complicité lorsqu’il évoque les années Mitterrand : "Les grands journalistes, les grands reporters, étaient toujours invités chez François Mitterrand". Le journaliste anglais y voit là une "pratique très dangereuse"et s’interroge alors : "Est-ce que les journalistes ne voulaient pas critiquer le président ou avaient-ils peur de critiquer l’ensemble de la gauche ?"
Massimo Nava ne se pose pas tant de questions. Certes, il condamne "la fréquentation excessive avec les hommes politiques"mais n’utilise pas le terme de connivence qu’il juge "trop fort". Le journaliste italien "pense plutôt qu’il y a des cercles de catégories" entre les différents domaines journalistiques ("presse présidentielle, presse économique, presse étrangère") où "le sens d’association domine". Si ceux-ci facilitent les contacts avec les hommes politiques, Massimo Nava considère néanmoins qu’"il y a là un risque de conditionnement".

Un problème propre à la France ?

Ces bonnes relations – le terme de connivence ne faisant pas l’unanimité – entre journalistes et hommes politiques français seraient-elles alors un problème spécifiquement national ? "Oui", répond sans hésiter Vibeke Knoop Racheline. Pour justifier son affirmation, la journaliste prend comme exemple la tentative d’assassinat contre le Président de la République, Jacques Chirac, le 14 juillet dernier : "Les journalistes qui l’ont interviewé après ne lui ont pas posé une seule question sur le sujet parce que le président ne le souhaitait pas. Je trouve quand même assez énorme que tant de représentants de grands médias français aient accepté de taire cette information". "Dans tous les pays, il y a une certaine connivence entre les journaux et les gouvernements", tempère Paul Webster. Cependant, le journaliste se demande s’il n’y a pas, en France, "une culture de révérence envers chaque gouvernement". La correspondante norvégienne abonde dans ce sens et évoque la situation aux Etats-Unis où "il y a une plus grande liberté dans les questions ; elles sont parfois plus directes, sans gêne", alors qu’en France "quand on obtient une interview, il est sûr que le ministre va essayer d’influencer énormément l’entretien". Le correspondant britannique souligne d’ailleurs qu’il "évite toute interview proposée".
Vibeke Knoop Racheline explique la nature de ces rapports par le fait que journalistes et hommes politiques "sortent des mêmes écoles, qu’ils se connaissent, et que parfois ils se tutoient, et ça, je trouve que c’est très particulier à la France". Alors que dans son pays, "le fait de connaître quelqu’un n’empêcherait jamais un journaliste norvégien de faire son travail même si cela risque de le discréditer avec les personnes qu’il met en cause". Paul Webster l’analyse d’une façon différente. Selon lui, une certaine soif du pouvoir en serait la raison : "Un Français qui vient de sortir de l’université et qui essaie de devenir rédacteur pour un journal veut avoir de l’influence, et pour l’obtenir il doit parler positivement du gouvernement".

Un danger pour la démocratie ?

La journaliste norvégienne et son homologue anglais dressent un constat identique : de telles relations peuvent "représenter un danger pour la démocratie". Vibeke Knoop Racheline précise qu’"il faut bien que chacun ait son rôle" mais constate qu’"en France, cette séparation n’est ni claire ni nette". Pour sa part, le correspondant britannique juge que "la démocratie souffre énormément" du fait que "des journalistes de la télé, de la radio et de la presse écrite soient seulement prêts à récolter les propos d’hommes politiques sans vraiment se méfier d’être manipulés". Seul Massimo Nava trouve exagéré d’utiliser un tel vocabulaire, même s’il considère que le "risque existe". "Je dois aussi ajouter que la plupart des journalistes français dit la même chose". A en croire Paul Webster, plus que la connivence, un certain conformisme serait en réalité le vrai mal dont souffre le journalisme français.

Erlend Svinsas-Loe et Pierre Firtion

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