
Côte
d'Ivoire :
un traitement
franco-français
Le réquisitoire
de la presse étrangère
Docteur
Chirac
et Mister Jacques
|
Le
réquisitoire de la presse étrangère
"La
Côte d’Ivoire ? C’est l’Afrique française."
La formule lapidaire de John Henley, le chef du bureau du Guardian
à Paris résume l’amalgame entre le traitement
qu’ont fait les médias français de la crise
en Côte d’Ivoire et les positions affichées par
la diplomatie française. Qu’ils soient Britanniques,
Allemands, Italiens ou Américains, les journalistes étrangers
en poste à Paris sont unanimes : leurs confrères
français se sont concentrés en priorité, et
très largement, sur le sort de leurs compatriotes contraints
de fuir leur pays d’adoption et les intérêts
économiques nationaux. Sur cette affaire, les médias
hexagonaux sont "très nationalistes, lâche
même Cesare Martinetti, de la Stampa. L’angle
choisi était systématiquement du côté
des intérêts français. Ce n’est qu’une
partie du problème."
Alors, si la presse française n’a pas manqué
de souligner les dérives de ses collègues américains
à propos de la couverture de l’intervention en Irak,
ils se retrouvent, à leur tour, sous le feu des critiques.
Première accusation, un manque d’impartialité.
Le point de vue ivoirien aurait été présenté
de façon violente et caricaturale. "La parole n’a
pas été donnée aux Ivoiriens modérés",
relève John Henley.
Ensuite, un manque de recul tant historique qu’économique.
Le correspondant du Guardian aurait aimé lire davantage
d’articles expliquant combien pèsent les entreprises
françaises dans l’économie ivoirienne ou sur
"les décennies de pillages de l’Afrique par
la France". Conséquence de ces lacunes, à
Newsweek, Tracy Mc Nicoll craint que le public français
n’ait pas tous les éléments en main pour comprendre
la complexité de ce qui se passe vraiment.
Une
presse "libre mais partiale"
Cesare
Martinetti enfonce le clou avec des critiques sur le manque de travail
en profondeur, notamment lorsque les Ivoiriens ont accusé
l’armée française d’avoir tiré
sur la foule. "Ils n’ont pas eu le souci de vérifier
ce qui s’est passé. Ils auraient pu faire une enquête,
poursuit-il dans un réquisitoire implacable. On retrouve
les mêmes erreurs qu’en Irak."
Disposant d’une des couvertures les plus complètes
en Europe (voir l'encadré : Presse
étrangère, comment ils ont couvert la crise en Côte
d’Ivoire), le Frankfurter Allgemeine Zeitung calme
le jeu : "La comparaison avec l’Irak est vraiment
mal venue", juge Michaela Wiegel, correspondante
politique basée à Paris. Le quotidien régional
d’outre-Rhin rappelle les difficultés à recueillir
des informations dans ce pays en guerre depuis l’assassinat
de Jean Hélène, le correspondant de RFI. Pourtant,
elle aussi constate que, très rapidement, ses confrères
français se sont alignés sur les positions "peu
cohérentes" de l’Elysée. "L’information
est libre, mais partiale."
Il faut cependant ajouter un bémol à ce déluge
de critiques. Les correspondants étrangers, et ils le savent,
ont la partie plus facile, installés dans le rôle d’observateurs.
Il y a fort à parier qu’ils auraient été
nombreux à commettre de pareils errements. Et même
s’ils sont critiques, tous comprennent la couverture de la
presse française. Le véhément Cesare Martinetti
le reconnaît volontiers. Même son de cloche du côté
du Guardian, qui explique : "C’est
un tendance générale, je ne pense pas que la presse
britannique ou américaine aurait fait différemment.
Le premier instinct de tout journaliste est de récupérer
des récits d’horreur et de tragédie humaine.
Tant que des vies humaines seront en danger, tous les médias
se concentreront dessus." Ce n’est qu’ensuite
que l’heure de l’analyse viendra. Si elle n’est
pas oubliée par le renouvellement continu des sujets d’actualité.
Serge Massau
|

|